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« Passe-moi le flous ! »
Une boîte et du poison

 

« Espèce de mangeur de beurre ! »

Christian Boudignon
Université d’Aix-Marseille

Le beurre ne fait plus recette. Je ne suis pas breton, mais le beurre sans beurre me fait horreur. Voyez tous les trésors d’imagination que l’on déploie pour vous vendre du beurre aux « oméga trois ». « Oméga trois », cela fait savant et cela paye. Une seule lettre grecque vous rapporte des millions. Le beurre, quant à lui, est complètement dévalué. Tout ça, la faute aux Crétois et leur fameux régime miracle à l’huile d’olive ! Et pourtant, le beurre a ses lettres de noblesse. Le mot vient de loin. Evoquant un soir l’origine grecque du mot beurre, je me vis objecter par une dame fort cultivée qu’en Grèce on cuisinait à l’huile et non au beurre. Que diable, à l’heure où l’on vante les bienfaits du régime crétois à l’huile d’olive, peut-on s’imaginer un Platon dodu se préparant des tartines de beurre le matin ? Certes, c’est bien à son époque que paraît le mot. Mais disons-le tout de suite, « mangeur de beurre » est une insulte nouvelle forgée par Anaxandridès, un comique du IVe siècle avant Jésus-Christ. boutyrophágos désigne un homme vorace au dernier degré. C’est une innovation comique de l’épithète d’Héraclès, « mangeur de bœufs », bouphágos.

Le beurre étant utilisé comme une crème médicinale, en manger semblait aussi étrange qu’aujourd’hui de boire le stérilisant qu’est l’alcool à 90 degrés. Le mot boútyron est un mot savant qui correspond à un usage savant de la chose, médical. On trouve dans le traité sur les maladies attribués à Hippocrate une définition du beurre comme « le gras du lait ». Mais en fait, étymologiquement boútyron, c’est le « fromage (týron) de vache (boûs) », terme technique pour désigner un produit étranger à la culture grecque, « barbare », un produit issu d’une culture nomade. Hérodote nous raconte comment les Scythes épuisaient leurs esclaves-prisonniers à les faire battre ce qui ne s’appellait pas encore « beurre ». Et c’est dans une autre sagesse « barbare » qu’on retrouve le beurre, dans celle des Hébreux qui se revendiquent les héritiers des nomades qu’étaient Abraham et les siens. A Alexandrie au IIIe siècle avant notre ère, les traducteurs juifs de la Bible connaissent le mot. Dans le fameux épisode du chêne de Mambré, dans le livre de la Genèse (18, 8), Abraham accueille Dieu : trois hommes se présentent à sa tente vers midi et Abraham insiste pour leur offrir l’hospitalité. Ils acceptent et Abraham s’empresse de leur offrir du beurre, du lait et un jeune veau :
Élaben dè boútyron kaì gála kaì tò moskhárion kaì paréthæken autoîs kaì ephágosan ; autòs dè pareist?ken autoîs hypò tò déndron.
« Il prit du ‘beurre’, du lait et le jeune veau, les leur présenta et ils en mangèrent. Lui, il se tenait debout auprès d’eux sous l’arbre. »
Les traducteurs d’Alexandrie ont ainsi compris ce qui était probablement du lait caillé. Ils ont utilisé le mot qui désignait au mieux ce produit « barbare ». Mais le résultat est là, Dieu mange(nt) du beurre ! Dieu est « barbare ».

Le mot est passé en latin pour désigner la crème médicinale et par un retour aux sources, il a servi à désigner ce même produit « barbare » qui avait cours dans ces pays du nord de l’empire romain où ne poussait pas l’olivier. De là viennent l’italien « burro », le français « beurre », l’anglais « butter »… L’accent en grec comme en latin est sur la première syllabe bútirum. Du latin au français, la syllabe qui suit cet accent intense tombe, tout comme la finale qui s’amuït : on a alors [bútra]. En français, le t entre voyelles est faible, il s’assimile après une voyelle devant un r dans patrem devenu « père », ou matrem devenu « mère ». La graphie « beurre » ou « burro » pour l’italien, avec deux r, porte témoignage de cette assimilation. Sous l’influence « ouvrante » du r, dans la première syllabe [búr - ra], le son fermé, qu’il soit resté ou [u] ou qu’il soit passé à u [y], a dû s’ouvrir comme dans le cas de « heurt » qui correspond à l’italien « urto » tout comme « beurre » à « burro ». C’est là le traitement habituel réservé au o fermé accentué, dont on a déjà un exemple dans pótest devenu : « (il) peut » ou flórem devenu « fleur ».
Voilà comment le boútyron est devenu « beurre », voilà comment tout son charme exotique s’est brisé comme le pot au lait de la fable, voilà comment une crème médicinale est devenue un beurre qui ne fait plus son beurre.

 

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