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Une boîte et du poison

Christian Boudignon
Université d’Aix-Marseille

La vie moderne se résume peut-être à la boîte. ‘Monter sa boîte’ et ‘aller en boîte’ sont les deux formes de la réussite moderne qui permet de conjuguer l’idéal de l’homme d’affaire avec celui du « joueur ». Dit en anglais, c’est l’idéal du businessman et celui du playboy qui culmine aujourd’hui avec la mode du costume sur tee-shirt. En français, cet idéal est exprimé par l’image de la boîte, désignant ces parallélépipèdes éphémères, sortes de gymnases modernes interchangeables qui servent de lieu de travail ou de fête. La dernière mode est d’ailleurs de faire la fête dans les friches industrielles. Et cet idéal a son langage (souvent fruste) qui consiste à ‘mettre en boîte’ son collègue de travail pour affirmer sa supériorité et aller le soir en ‘boîte’, ‘emballer’ (c’est normal après la mise en boîte) la future conquête avec quelques mots doux ou trois pas de danse.

En plaise ou en déplaise à tous les businessmen playboys d’aujourd’hui, leur ‘boîte’ est un mot grec. Sans le savoir, ils emploient, un vieux mot grec : pyxis. Et cette ‘boîte’ vient de ‘buis’, car la pyxis vient de la pyxos, le ‘buis’. En anglais d’ailleurs le même mot box désigne à la fois la ‘boîte’ et le ‘buis’. Délaissons donc un peu la ‘boîte’ pour le ‘buis’. Pyxos est un vieux mot déjà connu à l’époque mycénienne, et selon les recherches de Suzanne Amigues sur les noms de plante en grec, il est dérivé avec suffixe -sos d’une racine pyk-. On retrouve cette racine dans l’adjectif pyk-nos, ‘dense, compact’. Le ‘buis’ en grec, c’est donc le bois qui a ce défaut d’être particulièrement ‘dense et compact’. Le Petit Robert ne dit rien d’autre, quand il écrit que c’est un ‘bois jaunâtre, dense et dur’. A partir de pyxos, on a créé à l’époque hellénistique un dérivé avec suffixe -is qui exprime une « chose plus petite ou accessoire, en liaison avec le mot dont il est tiré ». De même que thyris, la ‘fenêtre’ est une petite chose en comparaison de la thyra, la ‘porte’, la pyxis est la petite chose de la pyxos. La boîte est bien la petite chose qu’on tire du buis.

Petite chose mais ô combien précieuse ! Elle cache en effet les bijoux, les onguents magiques, voire … du poison ! Tout le luxe et la perversion de l’Antiquité dans une boîte ! Cicéron nous parle en effet d’une certaine boîte, pyxidem, dans le discours en faveur de son ami Caelius (XXV, 61). Caelius aurait été l’amant de la fameuse et volage Clodia chantée par Catulle sous le nom de Lesbie, mais leur liaison aurait été proprement sulfureuse : on accusait Caelius d’avoir voulu empoisonner Clodia.
« Sed tamen, s’écrit Cicéron, venenum unde fuerit? Mais pourtant d’où venait le poison? quem ad modum paratum sit? Comment avait-il été préparé ? non dicitur! C’est ce que l’accusation ne dit pas ! datum esse aiunt huic P. Licinio Ils disent qu’il aurait été donné à Publius Licinius, pudenti adulescenti et bono, Caeli familiari ce brave jeune homme tout modeste que vous avez devant vous, un proche de Caelius. constitutum esse cum servis ut venirent ad balneas Senias ; Il aurait été convenu avec les esclaves qu’ils se rendraient aux bains publics, eodem Licinium esse venturum atque eis veneni pyxidem traditurum et que là Licinius viendrait et leur remettrait la boîte à poison… »
Qu’est-ce qu’il ne se passait pas dans les thermes !

Mais alors que je vous disais ces choses-là autour d’un café, se retourne vers moi un certain Quentin, businessboy de son état, qui me dit … (car ces gens ne sont pas si frustes que, médisant ou jaloux, je le prétendais ; je connais un jeune banquier qui souffre d’ennui à la banque mais trouve ses délices dans Platon !), bref, notre goldenboy se joint à nous et me dit : « mais attends voir, tu nous tires la ‘boîte’ de ta pyxis comme un lapin de ton chapeau ! ‘Boîte’ commence par un b tandis que pyxis commence par p, tu nous prends pour des dyslexiques ?».
Après quelques instants de désarroi, je lui réponds :
« Eh bien, mon cher Quentin, il faut songer au fameux Pyrrhus, à ses deux victoires sur Rome et à son départ d’Italie que les Romains ont abusivement présenté comme une fuite honteuse alors qu’il y laissait ses troupes et même son fils comme commandant. Or ce nom avait comme prononciation encore au début du second siècle chez les Romains : Burrus et non pas Pyrrhus. Cicéron nous dit dans l’Orator (§ 160) que le poète Ennius disait toujours Burrus jamais Pyrrhus : « ‘Burrum’ semper Ennius, numquam ‘Pyrrhum’ ». C’est là sans doute un trait de la prononciation dorienne des Grecs de Tarente, ceux-là mêmes qui avaient fait appel à Pyrrhus. On sait aussi par le dictionnaire d’Hésychius que les gens de Tarente quand ils parlaient de la dive bouteille, couverte d’osier tressé, disaient [butínê] et non comme en attique [pytínê]. Le latin a d’ailleurs ce mot sous la forme butina. Et notre ‘bouteille’ n’est pas loin. Par conséquent le mot pyxis aurait été emprunté aux Grecs d’Italie du Sud, et notamment de Tarente qui était la grande cité de la région avec Syracuse, chère au regretté Henri Salvador. Le mot devait y être prononcé [buxís] ce qui donne dans le système latin búxis. Si Cicéron nous donne bien la prononciation savante pyxidem avec une terminaison latine, il y avait pourtant bien d’autres prononciations. Les esclaves qui portaient la boîte à poison à Caelius, eux, devaient dire buxide(m) ou même buxe(m) si l’on en croit des graffiti du premier siècle ap. J.-C. Ailleurs ou plus tard, on devait dire [búxa] en passant à la première déclinaison latine, plus facile. Cela a donné l’ancien provençal boissa et avec un diminutif l’italien bússola, qui deviendra, par emprunt savant et changement d’accent, notre boussóle. Voyez, je ne perds pas le nord. Nous avons donc là dans ces trois mots en bou- (son noté en latin bu) le souvenir très probable de la prononciation de Tarente. Bref, mon cher Quentin, quand nous parlons boîte, nous sommes tous des Tarentino ! »

Mon petit jeu de mot à deux drachmes n’eut aucun effet et je dus me rabattre sur mon pauvre interlocuteur, qui patient, m’écouta en finissant son deuxième café lui raconter
- la simplification probable de buxide(m) en búxida de la première déclinaison,
- le triste sort du i non accentué, décédé dans búxida, (comme dans cómite(m) à l’origine de ‘comte’),
- la rencontre fracassante à son enterrement des trois consonnes dans búksda avec assourdissement du d au contact de la double consonne sourde ks (et de là vient l’italien busta, un ‘étui’ ou un ‘sachet’),
- le kidnapping à la même époque, avant le IVe siècle, du k dans le ks de búksta qui devient [chs] puis [ys] comme dans laxare à l’origine de ‘laisser’
- la changement d’identité à la même époque du u bref en o fermé et son mariage avec le y nouveau venu, ce qui donne bóyste, comme dans cruce(m) à l’origine de ‘croix’,
- le déménagement de [óy] en [] au XIIe s. et le décès final du s qui nous laissé son chapeau.
Car au lieu de l’ancien ‘boiste’, on écrit aujourd’hui ‘boîte’ ou bien, paraît-il, depuis la dernière réforme de l’orthographe ‘boite’. Mais moi, je la trouve un peu boiteuse cette boite sans son chapeau.

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