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Les Lettres Classiques à la MMSH

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Département des Sciences de l'Antiquité

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« Espèce de mangeur de beurre! »
Une boîte et du poison

« Passe-moi le flous! »

Christian Boudignon
Université d’Aix-Marseille

Il est un mot qui sans doute serait bien vite reconduit à la frontière quand aura été instauré le grand ministère de l’immigration et de l’identité nationale promis par M. Sarkozy de Bocza. Encore que ce mot ait une facilité infinie à passer les frontières et que personne ne puisse lui reprocher son odeur. Je veux parler de « flous » (ou « flouze », le mot aime à se déguiser !). C’est un mot populaire s’il en est, puisqu’on parle toujours de ce qu’on n’a pas, et que les gens du peuple manquent souvent de cette oseille. J’abats tout de suite mes cartes, je me livre à une honteuse dénonciation. Le mot n’est pas français, monsieur ! C’est un métèque, un arabe, un grec ! Et pourtant, il est comme le frère d’Obélix. Devant la perplexité de la brigade des frontières, je m’explique. Tout a commencé le jour où l’on a inventé l’argent. On ne connaissait ni pièce ni billet ni carte bleue. Rien de tout cela n’existait. Alors comme dans ces tribus bienheureuses de je ne sais quel océan où l’on échange des coquillages en guise de monnaie, on se mit a échanger des coupes, des trépieds, des bassins, des armes, des faucilles et des broches. De là vient que l’on appela une monnaie «broche», en grec obelos. Le mot très employé se transforma en obolos avec généralisation du son –o. Une « poignée » de six de ces « broches » fut appelée drachmè, ce qui montre que l’unité de base de la monnaie est bien cette obole (ho obolos). Le mot fut si populaire qu’obolos n’eut plus que le sens d’obole et l’on changea plus tard à l’époque hellénistique le terme pour désigner la « broche » en obeliskos avec un suffixe trompeur de diminutif (et de là notre obélisque et notre Obélix).

Mais trêve de bavardage, revenons à l’essence même du matérialisme (si l’on peut tenter ce rapprochement de mots), le « flous ». L’obolos était à Athènes la monnaie de base, la preuve : le coût de la traversée du fleuve des enfers s’élevait à une obole, deux oboles l’aller-retour (si retour il y a) ! Plus tard, l’ obolos sera associé au denier romain (denarion). En VIIème siècle de notre ère, quand les conquérants arabes s’emparent de l’Egypte et de la Syrie-Palestine, ils adoptent le système monétaire en vigueur. La drachmè devient « dirHâm », le denarion devient « dinâr », l’ obolos devient « foulous ». Chaque transformation de mot mériterait son commentaire, limitons-nous à « foulous ». C’est un fait que dans le passage du grec ancien au grec moderne, souvent la voyelle initiale non accentuée d’un mot disparaît (c’est l’aphérèse). Pensons par exemple au poisson qu’on consomme aujourd’hui avec un peu de citron en Grèce, poisson qui se dit psari et vient d’opsarion avec suppression du o- initial. Le même phénomène s’est donc produit pour obolos devenu bolos. La lettre bêta était prononcée déjà au VIIè siècle [v], comme le prouve la transcription à cette époque de la célèbre formule latine « Auguste tu vincas » (« Victoire à toi, auguste empereur ») en Augouste tou binkas, dans un rêve fait par le moine Maxime le Confesseur. Par conséquent bolos se prononçait [volós]. Le son –v n’existe pas en arabe, il a été remplacé par le son –f. Le plus étonnant est en fait que l’arabe ait gardé la déclinaison grecque, alors qu’en général il ôte la désinence comme dans « dinâr » de dinarion. Cela s’explique sans doute par la place de l’accent sur la finale qui entraîne un allongement de la voyelle qui porte l’accent. L’arabe distingue la voyelle longue « ou » [u] de la voyelle brève « ou » [u] et l’on a bien « foulous » [fulus] avec l’accent sur la longue. Telle était la prononciation ancienne conservée dans l’arabe littéraire. En arabe, « foulous » a été senti comme pluriel (avec pour sens «des sous ») et on lui a inventé un singulier « fals » (« un sou » pour ainsi dire), et on a même crée un verbe dérivé « aflasa » : « ne plus avoir un sou, faire faillite ». Dans l’arabe parlé égyptien, ce mot de « foulous » a vu un affaiblissement de la voyelle non accentué (apocope) et l’on dit « filous », dans l’arabe parlé algérien, cette voyelle atone a carrément disparu et l’on dit « flous ». C’est ce mot-là qui a été emprunté par les soldats et les colons français à l’arabe algérien populaire (comme on a emprunté « clebs » ou « toubib »). Et le mot est entré en français populaire où il veut dire « de l’argent », comme en arabe. Ainsi revint en français un doublon du mot « obole », qui lui nous venait par le latin, et lui aussi était un pluriel (ce qui explique le féminin). C’est la même chose et pourtant je vous promets que les mendiants aujourd’hui préfèrent que vous leur donniez du « flous » plutôt que votre « obole ».

 

 

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